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Prof Mona MPANZU

Cours de sociolinguistique, ISCED - UIGE

Introduction

On est aujourd’hui dans un monde où le libéralisme et l’ouverture des frontières pour le libre-échange et le déplacement des personnes et des biens sont les maîtres mots de l’actualité internationale. On assiste à une vague de retour au communautarisme et de repli sur soi sans précédent dans l’histoire humaine ; cette vague se base sur la suprématie d’une identité sur les autres et même sur les droits universaux.

Alors pour contrer toute forme de réformes ou de réflexions qui avanceraient l’humanité dans le sens du progrès et de la tolérance, on brigue le drapeau de la spécificité identitaire pour préserver l’ordre établi, voire revenir à un idéal historique révolu et dépassé par la logique même de l’histoire.

Néanmoins, le contact entre les langues est un vent impressionnant qui continue à gagner du terrain dans presque toutes les cultures et communautés linguistiques. D’ailleurs Louis-Jean CALVET signale :

«Il y aurait, à la surface du globe, entre 6000 et 7000 langues différentes et environ 200 pays. Un calcul simple nous montre qu’il y aurait théoriquement environ 30 pays, et si la réalité n’est pas à ce point systématique (certains pays comptent moins de langues, et d’autres beaucoup plus), il n’en demeure pas moins que le monde est plurilingue en chacun de ses points et que les communautés linguistiques se côtoient, se superposent sans cesse» (L.-J. CALVET (1993) : la sociolinguistique, que sais-je ?, Paris, PUF, p. 17).

Cette dimension plurilingue de la planète impose un contact continu et dynamique entre les langues d’autant plus que nous traversons une époque où la mondialisation s’affiche comme un fléau incontournable. On parlera, en effet, de contact entre deux langues, quand celles-ci sont parlées en même temps dans une même communauté, et à des titres divers par les mêmes individus.

Rappelons au passage que, la notion de relation et de contact des langues s’enracine d’abord dans la linguistique, telle qu’elle apparaît au début du XIXe siècle : W. von Humboldt (cité par Valérie SPAËTH « Le français au contact des langues : présentation », Langue française 3/2010 (n° 167), p. 3-12. Disponible sur : www.cairn.info/revue-langue-francaise-2010-3-page-3.htm.) met les langues en relation, les compare pour mieux les comprendre, les classer, les repérer. L’histoire de la langue, pour sa part, met en lumière les emprunts, les influences étrangères, dans une langue donnée, présupposant évidemment des contacts de civilisations que, par ailleurs, l’histoire événementielle met bien en scène (les guerres, les conflits). Dès le XVII siècle, J.A. Coménius avait formulé des hypothèses socio-historiques sur les causes de la variation et du changement linguistiques :

«Dès l’instant qu’ils furent disséminés, les hommes adoptèrent donc de nouvelles conduites de vie qui donnèrent lieu, par la même occasion, à l’apparition de formes nouvelles dans leur langue de communication. Ces changements linguistiques ne furent en effet rendus possibles que par les habitudes sociales aux multiples formes. Autre cause de la mutation des langues : c’est l’émigration et le mélange des peuples qui entraînent le mélange de celles-ci. De là la naissance de nouvelles langues, les emprunts et les interférences linguistiques.» (COMENIUS, 1648 in 2005 : 56, 59)

Les représentations de pureté ou de métissage, de dégénérescence et d’érosion vont réorienter lentement la linguistique européenne au XIXe siècle, et il est certainement difficile de la dégager nettement de ses conditions de production politiques et idéologiques.

C’est surtout depuis le début des années 1960 que la question du contact des langues occupe une place relativement positive dans les sciences du langage. La sociolinguistique, depuis ses origines (Weinreich, Labov, Fishman) a analysé, entre autres objets de recherche, ce type de contacts d’un point de vue synchronique. Elle a mis en évidence la question de la valeur sociale des langues, engagée jusque dans leurs usages quotidiens (diglossie vs bilinguisme, conflit linguistique). Elle a aussi fourni des éléments de description des usages linguistiques en milieux multilingues (corpus et statut des langues). L’orientation marquée par la sociolinguistique interactionnelle (Hymes, Gumperz) a permis une étude plus fine des interactions bi-/plurilingues et l’émergence de concepts permettant de décrire des situations langagières particulièrement construites à partir du contact de langues (alternance codique, parler bilingue, répertoire verbal). Il faut noter aussi que l’ethnolinguistique, en grande partie initiée par des africanistes comme M. Houis, a proposé des outils pour analyser, au sein des pratiques sociales, les contacts de langues. Enfin, la psycholinguistique et les recherches en acquisition des langues font porter l’éclairage sur les frontières internes aux sujets et la gestion des passages interlinguistiques[1] (interlangue[2], transfert, stratégie).

CONTACT DES LANGUES : QUELQUES REPERES THEORIQUES

Il nous semble réfléchi de présenter quelques repères théoriques sur le contact des langues et les incidences qui en découlent. L’enjeu ici, c’est de nous faire une idée assez large du phénomène du contact des langues tel que vu et étudié par différents auteurs afin de bien cerner notre positionnement épistémologique. Nous envisageons définir des concepts et montrer les convergences et divergences qu’il y a entre plusieurs auteurs abordant des notions plus ou moins voisines, telles que le phénomène des transferts linguistiques, les emprunts ou les alternances codiques. Ainsi, on peut prendre comme référence la théorie de certains sociolinguistes qui abordent ces thèmes dans un contexte plus vaste, mais qui, dans une certaine mesure, présentent des similitudes avec la réalité sociolinguistique de l’Angola.

En effet, HAMERS et BLANC défendent l’idée que : « pour un état psychologique d’un individu qui a accès, à plus d’un code linguistique, le degré d’accès varie sur un certain nombre de dimension d’ordre psychologique, sociologique, sociolinguistique, socioculturel et linguistique » (J.-F. HAMERS et M. BLANC (1983) : Bilingualité et bilinguisme, Bruxelles, Pierre Mardaga). Cette réflexion rejoint le cas concret de la province d’Uíge et beaucoup d’autres provinces d’Angola où les gens sont en contact avec plusieurs langues. A Uíge, le portugais (langue du colonisateur) cohabite avec le kikongo (langue vernaculaire[3] de la province) et quelques fois avec le lingala, langue de la R. D. Congo. A Luanda, suite au phénomène de migration massive des Congolais et des quelques angolais qui rentrent chez eux au lendemain de la guerre civile, c’est le lingala qui s’impose davantage à côté du portugais qui est la langue majoritaire de la province.

Dans son ouvrage Sociolinguistique, concepts de bases, Marie Louise MOREAU affirme que Weinreich est le premier linguiste à utiliser l’expression Contact de langues (Cf. M.-L. MOREAU, (1998) : Sociolinguistique, Concepts de Bases, 2e éd, Editions Flammarion). Pour ce linguiste, il y a contact de langues quand un individu possède plus d’un code linguistique. Ce contact de langues influence le comportement psychologique de l’individu, parce qu’il en maîtrise plus une que l’autre.

Weinreich publie en 1953 Languages in contact pour mettre en évidence le contact de langue, le bilinguisme, l’interférence, le plurilinguisme et la variation linguistique. Il veut montrer que plus grande est la différence entre les langues, plus fortes sont les formes et les agencements incompatibles entre eux, plus grands sont les problèmes d’apprentissage.

C’est dans cette ligne d’idée que Joshua FISHMAN critique le concept selon lequel les langues différentes appartiennent à des communautés différentes. Il défend l’existence de la diglossie. Pour lui, on a diglossie chaque fois que se manifeste une répartition fonctionnelle des usages entre deux langues ou deux formes d’une même langue (Cf.: - J.-A. FISHMAN (1967) : Bilinguism with and without Diglossia with and without Bilinguism Journal of Social Issue, nº 32)

C’est aussi un cas comparable à ce qui se passe à Uíge car qu’il y a des gens qui parlent plusieurs langues (le kikongo, le lingala, le portugais, le français et l’anglais).

Elisabeth SECHAS, dans son ouvrage l’enfant bilingue met en relief des situations où un individu parle deux langues couramment et dont la langue maternelle continue à exercer une influence phonético-phonologique sur la langue étrangère. C’est le cas des étudiants en filière de métier d’enseignants du FLE à Uíge. Ils parlent couramment le portugais et quand ils sont en contact avec le français, les traces du portugais sont très notoires.

Pour Louis-Jean CALVET, dans La Sociolinguistique, un des objets d’étude de la sociolinguistique c’est le fait de contact des langues dans la mesure où on est dans un monde plurilingue et que les langues sont constamment en contact. Calvet suppose que le contact des langues est un phénomène incontournable suite au dynamisme du plurilinguisme qui caractérise presque tous les états.

Ferdinand de SAUSSURE, fondateur généralement reconnu de la linguistique moderne, dans Cours de linguistique générale, postule qu’en analysant la question des phénomènes linguistiques, il semblerait nécessaire de souligner que ce qui s’avère le plus important c’est l’étude des langues et leur diversité.

Rappelons au passage que l’objet d’étude de la linguistique saussurienne est « la langue envisagée en elle-même et pour elle-même » ; et langue à son tour, est définie comme étant un système, c'est-à-dire ensemble d’unités linguistiques organisées (F. SAUSSURE (2005) : Cours de linguistique générale, Edition Payot, Paris, p. 22-39). De ce fait, le linguiste décrit la relation qu’entretiennent les unités linguistiques sur l’axe syntagmatique (l’axe des successivités, des oppositions) sans pour autant exclure de l’étude, les unités de l’axe paradigmatique (l’axe des possibilités, des commutations, des substitutions) qui correspond, dans le raisonnement de Saussure, à la définition de la langue. Ainsi Saussure accorde une plus grande importance à l’étude des éléments internes de la langue et délaisse les éléments externes. La linguistique saussurienne s’occupe donc de la langue en tant que système où « tout se tient ». La langue est, par conséquent, homogène et se présente sous forme d’un système parfait chez tous.

Saussure veut finalement montrer qu’il y a des différences linguistiques qui peuvent apparaître quand, par exemple, on quitte un pays pour aller dans un autre, ou même d’une province ou d’une ville à une autre. Si les divergences, concernant le temps, peuvent échapper aux yeux de l’observateur, les divergences dans l’espace elles sont plus visibles. Il affirme que ce phénomène arrive même chez les « sauvages » quand ils sont en contact avec d’autres tribus qui parlent d’autres langues. Ce linguiste défend également que la langue est avant tout, une partie déterminante et essentielle langage. Elle est en même temps un produit social du langage mais aussi individuel (la parole) :

«L’étude du langage comporte donc deux parties : l’une essentielle, a pour objet la langue, qui est sociale dans son essence et indépendante de l’individu ; cette étude est uniquement physique ; l’autre, secondaire, a pour objet la partie individuelle du langage, c’est-à-dire la parole y compris la phonation : elle est psycho-physique» (F. SAUSSURE (2005) : Cours de linguistique générale, Edition Payot, Paris, p. 37).

Par ailleurs, le langage est multiforme et hétéroclite ; il comprend des aspects physiques, physiologiques et psychiques, individuels et sociaux. La langue étant un système, elle permet d’interpréter une parole dans une communauté donnée. Elle n’est pas observable directement.

L’un des premiers théoriciens à examiner la syntaxe du français parlé, Emile BENVENISTE (1966: Problèmes de linguistique générale, vol. 1, TEL, Paris, Gallimard), avec son équipe de recherche, a pu identifier un grand nombre de structures et de phénomènes qui se manifestent à l’oral, lesquels nous comptons présenter dans le développement de notre travail.

Toutes ces perspectives nous font croire qu’il y a des points communs, voire convergents, entre ces auteurs : ils défendent tous d’une manière ou d’une autre, qu’il y a contact de langues et que ces langues en contact exercent des influences mutuelles.

Cette ligne de pensée permet de confronter ce fait avec notre contexte angolais et plus concrètement avec celui de la province d’Uíge, où les étudiants sont en contact avec plusieurs langues (surtout le portugais, le français et l’anglais, le kikongo et le lingala) et ces langues influent dans l’apprentissage du français dans la quasi-totalité des lycées et instituts supérieurs de la province.

NOTES

[1] L’interlinguistique peut aussi nous envoyer à une Branche de la linguistique appliquée, qui s’intéresse à l’étude comparative des langues naturelles et à la fabrication d’interlangue.

Cf. G. MOURIN, (2004) : Dictionnaire de la linguistique, Puf, Paris, p.182

[2] MOURIN, définit l’interlangue en trois (3) assertions :

  1. Langue artificielle, construite a posteriori à partir des traits communs d’un ensemble de langues naturelles, et utilisée comme véhicule de communication internationale. Il distingue ce type de langue auxiliaire, avec un autre type, plus ancien, dont les langues sont construites sur le modèle schématisé d’une ou plusieurs langues naturelles, au moyen de structures logiques tendant à n’admettre aucune exception.
  2. Langue naturelle à large diffusion, utilisée en traduction comme relais entre la langue-source et la langue-cible, par exemple l’anglais dans le domaine des sciences et des techniques.
  3. En traduction automatique, langage ou langue propre à l’ordinateur, constituée de symboles et de formules généralement sans rapport avec les langues naturelles, qui sert d’intermédiaire entre langue-source et langue-cible. Idem, 182

En didactique de langue, l’interlangue désigne la nature et la structure spécifiques du système d’une langue cible intériorisé par un apprenant à un stade donné, ce système étant caractérisé par des traits de la langue cible et des traits de la langue source (langue maternelle ou autres langues acquises postérieurement ou simultanément), sans que l’on puisse y voir seulement l’addition ou le mélange de l’une et de l’autre. Il s’agit en effet d’un système en soi, doté de sa structure propre et qui ne peut être décrit que comme tel. Cf. Jean-Pierre CUQ (2003) : 139-140

[3] L’expression langue vernaculaire est prise ici, au sens qui lui est attribuée par Jean-Pierre CUQ : «langue ou variété telle qu’un dialecte, utilisée au foyer familial, à la maison» - Jean-Pierre CUQ (2003) : le dictionnaire de didactique du français langue étrangère et seconde, CLE International, Paris 153 - ou comme étant une langue propre à un pays ou une région. Nous nous méfions du sens péjoratif que l’adjectif vernaculaire a quelque fois pris pour qualifier les langues africaines.

BIBLIOGRAPHIE

BOYER, H. (2001) : Introduction à la sociolinguistique, Paris : DUNOD

E. BENVENISTE (1966): Problèmes de linguistique générale, vol. 1, TEL, Paris, Gallimard

F. SAUSSURE (2005) : Cours de linguistique générale, Edition Payot, Paris, p. 22-39

G. MOURIN (2004) : Dictionnaire de la linguistique, Puf, Paris, p.182

H. BOYER (1996) : Éléments de sociolinguistique, Paris : DUNOD

J.-A. FISHMAN (1967) : Bilinguism with and without Diglossia with and without Bilinguism Journal of Social Issue, nº 32

J.-A. FISHMAN (1971) : Sociolinguistique, Paris, Nathan et Bruxelles, Labor

J.-F. HAMERS et M. BLANC (1983) : Bilingualité et bilinguisme, Bruxelles, Pierre Mardaga

J.-P. CUQ (2003) : le dictionnaire de didactique du français langue étrangère et seconde, Paris : CLE International

L.-J. CALVET (1993) : la sociolinguistique, que sais-je ?, Paris, PUF, p. 17

M.-L. MOREAU (1998) : Sociolinguistique, Concepts de Bases, 2e éd, Editions Flammarion

V. SPAËTH « Le français au contact des langues : présentation », Langue française 3/2010 (n° 167), p. 3-12. Disponible sur : www.cairn.info/revue-langue-francaise-2010-3-page-3.htm.

Tag(s) : #LINGUISTIQUE

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