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Dr. Mona Mpanzu

Prof Mona MPANZU

COURS DE SOCIOLINGUISTQUE

Instituto Superior de Ciencias de Educaçao (ISCED  - UIGE / ANGOLA)

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INTRODUCTION

 

Cet article reprend une partie de ma thèse en cours portant sur le Plurilinguisme, Contact des langues et Expression francophone en Angola. En effet, le contact entre les langues est un vent impressionnant qui continue à gagner du terrain dans presque toutes les cultures et communautés linguistiques. D’ailleurs Louis-Jean CALVET signale :

«Il y aurait, à la sur du globe, entre 6000 et 7000 langues différentes et environ 200 pays. Un calcul simple nous montre qu’il y aurait théoriquement environ 30 pays, et si la réalité n’est pas à ce point systématique (certains pays comptent moins de langues, et d’autres beaucoup plus), il n’en demeure pas moins que le monde est plurilingue en chacun de ses points et que les communautés linguistiques se côtoient, se superposent sans cesse»[1].

Cette dimension plurilingue de la planète impose un contact continu et dynamique entre les langues d’autant plus que nous traversons une époque où la mondialisation s’affiche comme un fléau incontournable. On parlera, en effet, de contact entre deux langues, quand celles-ci sont parlées en même temps dans une même communauté, et à des titres divers par les mêmes individus.

Le bilinguisme et la diglossie constituent l'une des principales conséquences du contact des langues. La littérature consacrée au bilinguisme a livré des définitions abondantes avec des nuances par rapport à la forme du bilinguisme, mais parfois aussi avec des divergences au niveau du contenu. Nous allons essayer de passer en revue quelques définitions du bilinguisme et de la diglossie par référence à plusieurs auteurs qui ont d'une manière ou d'une autre enrichi notre point de vue sur ce concept.

I. BILINGUISME ET DIGLOSSIE : EVOLUTIONS DEFINITOIRES

 

En effet, le terme Bilinguisme date, semble-t-il, de 1918[2] sous la plume du linguiste français d’Antoine Meillet (1866 – 1936) désignant le fait de pratiquer deux langues ; autrement dit, une situation linguistique caractérisant les sujets parlants qui pratiquent concurremment deux langues.

Le terme Diglossie[3], comme l’explique CALVET dans La guerre des langues, fut utilisé par Charles FERGUSON en 1959, emprunté du grec[4], signifiant originellement BILINGUISME. FERGUSON lui donne une couleur sémantique tout à fait particulière et restreinte : « rapport stable entre deux variétés linguistiques, l’une dite ‘haute’ (high) et l’autre ‘basse’ (low), génétiquement apparentées (arabe classique et arabe dialectal, grec démotique et grec ‘épuré’, etc. et qui se situent dans une distribution fonctionnelle des usages (…) » [5]

Cela revient à dire que la diglossie désigne chez Ferguson, la présence de « deux variétés d’une langue dont l’une est valorisée, ‘normée’, véhicule d’une littérature reconnue, mais parlée par une minorité, et dont l’autre est péjorée mais parlée par le plus grand nombre » [6]

Plusieurs faits sont stipulés pour caractériser ces pratiques diglossiques d’après Ferguson. D’abord la variété « haute » est utilisée lors du culte, dans les lettres, dans les discours, à l’université,… et jouit d’un prestige social accompagné d’une littérature reconnue et admirée dans une forme très standardisée (grammaire, dictionnaire,…) fréquemment apprise à l’école. Ensuite la variété « basse » fonctionne dans les conversations familières, dans la littérature populaire, dans le folklore, souvent uniquement orale, elle est acquise naturellement comme première langue du locuteur. L’exemple du latin au Moyen Âge, qui était la langue « haute » et le latin vulgaire la langue « basse », est probant

Cette approche de Ferguson se limite au niveau fonctionnel et statutaire des variétés linguistiques génétiquement liées. Rappelons au passage, que le terme variété dont il est question ici, renvoie en grosso modo, au terme dialecte, et qui constitue une des notions majeures de la sociolinguistique, introduite principalement par William Labov, Marvin Herzog et Uriel Weinrich dans leur article sur “Fondements empiriques d’une théorie du changement linguistique” paru en 1966, pour désigner les écarts, observables dans une langue donnée, entre différentes manières de s’exprimer. Cela engendre bien entendu des formes de langage apparentées qui différent par un certain nombre (arbitraire) de propriétés phonologiques, lexicales ou (plus rarement) syntaxiques. A titre d’exemple, les variétés du français parlé en Afrique (R.D. Congo, Cameroun, Gabon…) ne sont que des dialectes de la langue française. Il en est de même pour les variétés du portugais parlé en Angola, Cap vert, Mozambique, etc. qui ne sont que des dialectes de la langue portugaise.  La variété standard est le modèle linguistique d'une communauté. Sociolinguistiquement, il est fréquent de trouver la variété standard près des centres de décision et d’autorité d'une communauté.

Revenons au débat autour du concept de diglossie et bilinguisme. En effet, Joshua FISHMAN part de la conception diglossique de FERGUSON et en modifie le sens pour son compte avec des nuances très particulières. Il oppose ainsi le Bilinguisme à la Diglossie tout en cernant le Bilinguisme dans le contexte où l’individu aurait la capacité de parler plusieurs langues et la Diglossie comme l’utilisation de plusieurs langues dans une société. Chez cet auteur, le bilinguisme est un fait individuel et la diglossie, par contre, est un fait social. Il propose à la suite de Ferguson, une extension du model diglossique à des situations sociolinguistiques où deux langues ( et non plus seulement deux variétés de la même langue) sont en distribution fonctionnelle complémentaire ( une langue distinguée, si l’on peut dire , et une langue commune) : il en allait ainsi de la situation du Paraguay d’avant 1992, avec la coexistence ( inégalitaire) de l’espagnol et du guarani ( cette situation est en train de changer depuis la mise en place d’une politique linguistique nouvelle en 1992). Son modèle articule diglossie (comme fait social) et bilinguisme (fait individuel) selon les quatre cas de figures suivant (Fishman, 1971) :

-         Il peut y avoir  diglossie et bilinguisme : usage de deux langues selon leurs distribution fonctionnelle, sont dans ce cas de figure, partagés par la totalité (ou presque) de la population. Ex. la Suisse ou le standard allemand (langue de l’écrit et de l’école) et le (s) dialecte (s) suisse(s) alémanique(s) : se partagent le champ de communication sociale ;

-         Il peut y avoir  bilinguisme sans diglossie : ce serait le cas dans les situations de migration (comme aux Etats- Unis). Les migrants vivent un état de transition : ils doivent s’intégrer dans la communauté d’accueil avec la langue d’accueil même s’ils conservent la connaissance et une certaine pratique  de la langue d’origine.

-         Il peut y avoir  diglossie sans bilinguisme : C’est un cas de figure qu’on rencontrerait dans les pays en développement comme les pays africains où les populations rurales sont essentiellement monolingues, même si sur le plan macrosociétal, il y diglossie (avec l’une des langues de la colonisation comme langue officielle, le plus souvent) ;

-         ni diglossie ni bilinguisme : le dernier cas de figure envisagé par Fishman est plutôt théorique. Il ne pourrait concerner que de petites  communautés linguistiques, restées isolées ; car d’une manière générale, dans la réalité, toute communauté tend à diversifier ses usages. 

                  Fishman a ainsi dressé un tableau[7] à double entrées montrant le rapport entre bilinguisme et diglossie :

DIGLOSSIE

 

 A ce stade, Joshua FISHMAN avance deux postulats pour justifier son point de vue :

- il insiste sur la présence de plusieurs codes (non seulement de deux comme le pense Ferguson) tout en reconnaissant l’opposition entre les variétés (hautes et basse).

- la diglossie existe « dès qu’il y a une différence fonctionnelle entre deux langues » quel que soit le degré de différence ou les relations génétiques qu’elles partagent.

Quelques années plus tard, Louis-Jean CALVET (linguistique français) reproche à Ferguson le fait de mentionner la notion de fonctions et de prestige de langues sans pourtant en évoquer les causes : LE POUVOIR ET AUTRES RAISONS HISTORIQUES AU SEIN DES COMMUNAUTES. Reprenant la perspective de FISHMAN sur le bilinguisme, CALVET distingue pour son compte, le BILINGUISME INDIVIDUEL du BILINGUISME SOCIAL qu’il appellera désormais  DIGLOSSIE. [8] Il postule qu’en son sens le plus large, la diglossie consiste à des « relations fonctionnelles et sociales entre langues ou variétés des langues différentes ».[9] A l’issu de cette problématique du pouvoir et des facteurs historiques, Calvet élabore une typologie inspirée notamment des situations coloniales, de diglossies enchâssées :

 - à langue dominante unique ; le français est par exemple la langue officielle dominante qu'aucune autre ne peut remplacer sur le territoire de la France, malgré l'existence d'une bonne trentaine de langues minoritaires;

- à langues dominantes minoritaires ; au Maroc, le berbère est statistiquement dominant et en Algérie, il représente une grosse minorité, tandis que l'arabe officiel et le français occupent les mêmes positions qu'au Maroc ;

- à langue dominante minoritaire ; le français se retrouve en position dominante officielle sur des territoires, en Afrique, où il se trouve en face de deux, quatre ou beaucoup plus de langues nationales, cette langue n'étant parlée que par à peu près 10% des locuteurs...

- à langues dominantes alternatives ; dans des régions comme la Réunion, la Martinique, la Guadeloupe ou la Guyane, le créole, langue influencée par le français y est la langue première, mais n'est pas une langue de prestige et le français est plus répandu en proportion qu'en Afrique francophone, ce français pouvant être remplacé dans ses fonctions officielles par une autre langue ;

- à langues dominantes régionales ; la Suisse ou la Belgique présentent des exemples de bilinguisme officiel (français/flamand pour la Belgique), alors que chacune de ces langues est archi dominante dans chacune de leurs régions francophones et flamandes respectives. Le français coexistent avec le flamand ou avec d'autres langues, l'allemand, l'italien, le romanche...

Pour Louis-Jean CALVET, le monde apparaît toujours "comme une vaste mosaïque linguistique" en dimensions géographiques et sociales.

De multiples diglossies recoupent de multiples identités. Cette vision de monde où évoluent des groupes sociaux dans le temps et dans l'espace - chacun avec sa variante linguistique ou même sa langue (à tel point qu'on désigne souvent un groupe social par sa langue) est d'autant plus réaliste que les distances ou les obstacles géographiques gardent ces groupes sociaux éloignés les uns des autres. Lorsque des rencontres se produisent, il s'ensuit souvent des guerres ou des échanges sur le mode plus ou moins agressifs qui sont aussi des guerres de langues... Évidemment, dans un monde où les communications dépassent ces distances, les barrières linguistiques tendent à s'amoindrir sans toutefois disparaître, du fait même d'ailleurs que la langue fait partie de l'identité du groupe. Au cœur même du tissu urbain, naissent des parlers codées qui entrent dans le processus d'identification de groupes sociaux qui se représentent exclus de la société globale dans laquelle ils se trouvent. 


II. QUE CONCLURE SUR LES CONCEPTS BILINGUISME ET DIGLOSSIE ? 

 

De tout ce qui précède, l’examen du concept de diglossie, mené de façon concomitante avec ceux de bilinguisme et de contact des langues, nous aura donc permis de procéder à une sorte de bilan épistémologique à son propos. Nous avons pu en suivre la genèse et l’évolution, à travers sa production initiale et l’examen critique dont il a fait l’objet de la part de ses différents utilisateurs.

Si nous avons pu tester la validité du concept en examinant sa traçabilité dans la littérature spécialisée, nous en avons également mesuré la vivacité à travers le débat et les remises en cause qu’il suscite via le terrain local, qu’il s’agisse du conflit épistémologique entre linguistique structurale et sociolinguistique, ou des tensions sous-jacentes qu’il entraine, dont le débat autour de l’émancipation des langues minorées, jusque et y compris au sein de la sociolinguistique elle-même, partagée qu’elle est entre « une conception a-historique (strictement synchroniste) et descriptiviste » et « une position historicienne (qui prend en compte la dynamique diachronique) et interventionniste » [10]

Ce qui n’exonère pas, bien entendu, les tenants de cette dernière de toute prudence et de toute lucidité : face aux réalités mouvantes et complexes qui constituent leurs terrains d’analyse (voire d’action), ils doivent garder à l’esprit l’impérieuse nécessité d’une glottopolitique[11], non seulement en ce qu’elle permet d’inclure l’ensemble des acteurs sociaux et pas uniquement les institutions de pouvoir, fussent-elles destinées à « retrousser » la diglossie, mais parce qu’elle oblige en quelque sorte ceux qui s’en réclament à une veille critique permanente.

 

III. TYPOLOGIE DU BILINGUISME

Il s’agira ici de rappeler quelques types fondamentaux du bilinguisme, d’en souligner les points forts aussi bien que les points litigieux, en même temps que poser des jalons pour une réflexion sur les enjeux liés à ce concept.

1. Bilinguisme individuel, social ou étatique

 

Les trois premiers adjectifs correspondent à l’échelle à laquelle on se réfère. Le bilinguisme étatique (ou institutionnel) est le bilinguisme officiel assumé par un État, souvent le cas des pays anciennement colonisés. Le bilinguisme social correspond à une communauté qui utilise deux langues à l’intérieur d’un ensemble plus vaste qui n’en utilise qu’une (exemple, les Basques, les Bretons, les Alsaciens, etc.). Le bilinguisme peut être étudié également comme phénomène individuel.

Ces trois « niveaux » de bilinguisme ne sont pas indépendants les uns des autres ; on apprend une langue pour des raisons sociales, économiques ou parfois politiques, plus rarement pour des raisons strictement familiales, ce qui est plutôt, à l’échelle des populations, un épiphénomène. C’est néanmoins, dans un premier temps, à ce dernier (bilinguisme individuel) que nous allons plus particulièrement nous intéresser dans le cadre de cette thèse sous l’enjeu de nous faire une vision plus globale de ce qui se passe en Angola, notre champ de recherche.

En effet, au niveau individuel, une personne bilingue, dans le sens le plus large de la définition, est celle qui peut communiquer en plus d'une langue, que ce soit actif (la parole et l'écriture) ou le passif (par l'écoute et la lecture). Une personne bilingue peut être étroitement définie comme capable de s'exprimer parfaitement dans deux langues. Par contre, celui-ci peut également être défini comme celui qui est capable de communiquer, avec erreurs, dans une des deux langues.

Les parleurs bilingues compétents ont acquis et maintenu au moins une langue pendant l'enfance, la première langue (L1). Les premières langues (parfois également désignées sous le nom de la langue maternelle) sont acquises sans enseignement conventionnel, par des processus fortement contestés. Il est possible, bien que rare, que les enfants aient et maintiennent plus d'une première langue.

Marisa CAVALLI dans sa conception du bilinguisme individuel, esquisse dans un tableau énormément détaillé, différents types de bilinguisme classés sous plusieurs critères définitoires. Nous reproduisons fidèlement ce tableau:

 

Critères

Définitions de bilinguisme

Maîtrise de deux considérée de façon globale

équilibré / équilinguisme

niveaux des compétences équivalentes

vs

dominant

Niveaux des compétences asymétriques

maximal

maîtrise quasi native de deux langues

vs

minimal

maîtrise de quelques mots et phrases dans une L2

semilinguisme

insuffisante des deux langues

Maîtrise dans des compétences particulières

actif ou symétrique

compétences effectives de production et de réception

 

vs

passif ou réceptif ou d’intellection ou asymétrique

maîtrise d’une langue au seul niveau de la compréhension

Maîtrise dans des domaines particuliers

technique

connaissance limitée à des usages spécialisés

fonctionnel

capacité d’utiliser deux langues avec ou sans une pleine aisance dans l’exercice d’une fonction, d’un métier défini, dans des taches bien précises

Variation de la maîtrise dans le temps liée à la pratique de la langue

récessif

diminution de la compétence de réception et/ou de production dans une langue faute d’utilisation

latent (dormant)

maîtrise qui ne se manifeste pas faute d’occasion pour le faire, mais qui reste potentiellement présente

Nature et statuts des langues du répertoire

horizontal

maîtrise dans deux langues distinctes qui jouissent d’un statut semblable ou identique

vs

vertical

maîtrise dans une langue standard et dans une langue ou un dialecte distinct(e) mais apparenté(e)

diagonal

maîtrise dans une langue non-standard ou un dialecte et une langue standard non apparenté€

Lien avec les processus cognitifs de l’individu (représentation de la réalité et organisation de l’information)

composé

les éléments des deux systèmes linguistiques font référence à une unique représentation cognitive, à une seule unité sémantique (dans ce cas, généralement, les deux langues ont été acquises dans un contexte commun)

vs

coordonnée

les termes équivalents dans les deux langues font référence à des unités sémantiques distinctes, à deux représentations cognitives différentes (dans ce cas, généralement, les deux langues ont été acquises dans les contextes différents)

Influence exercée par l’appropriation de la L2 sur la L1 (au niveau de la valorisation socioculturelle et du développement cognitif global)

Positif ou additif

l'appropriation d’une deuxième langue est valorisée et représente un enrichissement pour la première langue et pour le développement cognitif global de l’individu

vs

Négatif ou soustractif

l'appropriation de la deuxième langue se fait au détriment de la première, quand celle-ci est dévalorisée aux yeux du locuteur

Milieu et modalités de l’appropriation

Naturel ou primaire

L’appropriation s’est faite en milieu naturel (famille, rue), « sur le tas » sans entrainement spécifique

vs

scolaire ou secondaire

l’appropriation de la L2 s’est faite en milieu scolaire à travers l’instruction

Moment de l’appropriation

simultané ou précoce ou d’enfance ou enfantin

l’appropriation des deux langues réalisée en même temps que le développement général de l’enfant

vs

successif ou consécutif ou tardif ou d’adolescence / de l’âge adulte

l’appropriation de la deuxième langue s’est réalisée après l’appropriation de la première

Appartenance et identité culturelle

biculturel

double appartenance culturelle et identité biculturelle

vs

monoculturel

allégeance à et identité culturelle en une seule langue, généralement L1

 

Tableau - Les définitions du bilinguisme selon CAVALLI[12] 

 

Au regard de ce tableau,  quelques particularités de certains types de bilinguisme envisagé comme phénomène individuel, doivent être mises en relief nous permettant ainsi de bien paramétrer nos analyses autour de l’objet d’étude dont il est question dans cet article.  

Pour ce qui est du Bilinguisme PRECOCE et du Bilinguisme TARDIF, les chercheurs[13] s’accordent à dire qu’il y a une période critique au-delà de laquelle l’acquisition d’une autre langue change de nature. Dans les trois à cinq premières années de la vie, la plasticité du cerveau permet une fixation des compétences linguistiques qui mettront à la disposition locuteur les éléments de la communication de façon spontanée ; la grammaire est internalisée, le vocabulaire est disponible sans effort. Ensuite, cette plasticité diminue jusqu’à environ l’âge de douze ans où alors le locuteur va faire appel de plus en plus à des procédures conscientes, volontaires, explicitées, comme le font les adultes qui se mettent à l’étude d’une langue étrangère. 

Par ailleurs, le bilinguisme COORDONNE et le bilinguisme COMPOSE doivent être vus comme deux pôles distincts du bilinguisme précoce. En ce qui concerne le bilinguisme coordonné, l’enfant développe deux systèmes linguistiques parallèles, c’est-à-dire que pour un mot, il dispose de deux signifiants et de deux signifiés. Dans chacune des langues, les signifiés ne seront pratiquement jamais identiques, ne recouvriront pas entièrement les mêmes concepts, les mêmes acceptions, car empreints de références environnementales et de valeurs liées à la culture d’origine. Le bilinguisme coordonné se développe par exemple lorsque chacun des parents ne parle qu’une seule langue à l’enfant, ce qui permet à celui-ci de construire deux systèmes distincts qu’il manipule avec aisance, la langue de maman et la langue de papa. C’est aussi le cas des enfants adoptés en bas âge mais qui maîtrisent déjà une langue maternelle et restent en contact avec celle-ci. La distinction entre les deux langues est claire pour l’enfant.

Pour le bilinguisme composé, l’enfant n’a qu’un seul signifié pour deux signifiants, de sorte qu’il n’est pas capable de détecter les différences conceptuelles qui existent entre les deux langues. C’est le cas de l’enfant dont les deux parents sont bilingues et s’adressent à lui indifféremment dans une langue ou dans l’autre. Bien qu’il parle sans effort et sans accent les deux langues, il ne maîtrisera aucune des deux langues dans leur subtilité. Autrement dit, il n’aura pas à proprement parler de langue maternelle.

Il existe bien sûr des cas intermédiaires entre ces deux pôles théoriques, puisque le milieu scolaire, social et professionnel influence aussi l’acquisition d’une seconde langue, en fonction de la personnalité de chacun des parents, en fonction du fait que l’on réside ou non dans le pays d’une de ces langues, en fonction de la valorisation sociale dont elles sont chargées, en fonction de la tradition bi ou multilingue du pays ou au contraire de son unilinguisme «serviteur» de l’unité de la nation ou de visées impériales, etc.

Le bilinguisme précoce coordonné, premier cas décrit ci-dessus, est une représentation idéalisée du bilinguisme, présente dans l’implicite des conversations courantes. Cependant, à part quelques rares cas où dès l’enfance on est plongé à parts égales dans deux cultures, avec des sollicitations équivalentes de chacune d’elles, la nécessité de les utiliser, et des parents appartenant à chacune d’entre elles, ce bilinguisme est un mythe.

On n’obtient jamais qu’un taux d’appropriation d’une autre langue, corrélatif au taux d’utilisation que l’on en a, jamais définitif puisqu’on oublie quand on ne pratique plus (cas du bilinguisme soustractif). Et si les hasards de la vie nous amènent à rester longtemps dans un pays, le taux d’appropriation, dépendant du statut social qu’on y a, peut aller jusqu’à ce qu’on réussisse à penser dans cette autre langue, à rêver dans cette autre langue, à y trouver ses mots mieux que dans sa langue d’origine, voire à oublier des bribes de sa langue maternelle.

Le bilinguisme, en tant qu’on pourrait utiliser une autre langue que sa langue maternelle avec autant de précision, de nuances et d’aisance est peut-être une idée séduisante, mais pas une réalité, ou si rarement.

Le plus souvent à l’heure actuelle, malgré les volontés politiques affichées d’enseignement précoce qui séduisent les parents d’élèves, l’apprentissage d’une langue étrangère commence à partir de l’âge de la scolarité secondaire (du moins en Angola). On est donc dans le cas du bilinguisme tardif. Associé à un État centralisateur qui combattit sévèrement les langues régionales angolaises depuis l’époque coloniale et promut une langue unique véhicule de pensée universelle (le portugais), il a produit logiquement dans notre pays une population « peu douée pour les langues locales » dans la quasi-totalité des grandes villes.

 

2. Que conclure sur le bilinguisme ? 

 

Les études montrent que le bilinguisme pendant l’enfance est une expérience importante qui a le pouvoir d’influencer la trajectoire et l’efficacité du développement des enfants. Le résultat le plus surprenant est que ces influences ne se limitent pas au domaine linguistique, où l’on s’attendrait à les trouver, mais qu’elles s’étendent aussi aux habiletés cognitives non verbales. Dans la plupart des cas, le degré d’implication de l'enfant envers une deuxième langue, défini comme la différence entre le bilinguisme et l’acquisition de la langue seconde, est une variable importante qui détermine le degré et le type d’influence que l’on trouve.

Les recherches ont relevé trois modèles d’influence. Le premier était que le bilinguisme ne faisait aucune différence, et que les enfants monolingues et bilingues se développent de la même façon et au même rythme. On a découvert ceci pour les problèmes cognitifs comme le développement de la capacité de mémorisation et les problèmes de langue comme la conscience phonologique.

Le deuxième était que le bilinguisme désavantageait les enfants d’une certaine façon. L’exemple principal était le développement du vocabulaire dans chaque langue.

Le troisième modèle, et le plus prévalent dans nos études, est que le bilinguisme constitue une force positive qui améliore le développement cognitif et linguistique des enfants, l’accès à l’alphabétisation, si les deux systèmes d’écriture correspondent, et enfin, le développement des processus exécutifs généraux pour tous les enfants bilingues résolvant une gamme étendue de problèmes non verbaux qui demandent de l’attention et du contrôle. Ces habiletés exécutives de contrôle sont au centre de la pensée intelligente.

 

BIBLIOGRAPHIE

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BOYER, Henry (1997) : Conflits d’usages, conflits d’images, dans H. Boyer (éd.), Plurilinguisme : « contact » ou « conflit » des langues ?, Paris, Harmattan

CALVET,  Louis-Jean (1993) : la sociolinguistique, que sais-je ?, Paris, PUF

CAVALLI, Marisa (2005) : Education bilingue et plurilingue (le cas du val d’Aoste), Paris, Didier

FISHMAN, J.A. (1971) : Sociolinguistique, Paris, Nathan et Bruxelles, Labor. 

HAMERS, J.-F., Blanc M. (1983) : Bilingualité et bilinguisme, Bruxelles, Pierre Mardaga

J.-A., FISHMAN (1967): Bilinguism with and without Diglossia with and without Bilinguism Journal of Social Issue, nº 32

MOREAU, Marie-Louise (1998) : Sociolinguistique, Concepts de Bases, 2e éd, Editions Flammarion

OPILLARD, Thierry (juin 2006) : Bilinguisme, compétences et outil informatif, Les Actes de Lecture n°94

 

 REFERENCES



[1] L.-J. CALVET (1993) : la sociolinguistique, que sais-je ?, Paris, PUF, p. 17

[2] Marisa CAVALLI (2005) : Op. Cit

[3] Du grec. Di : deux-,    glosa : parler, communiquer, langue (glossématique, linguistique)

[4] Boyer signale que ce terme « apparait pour la première fois dans le champ des études linguistiques en France, sous la plume d’un helléniste français d’origine grecque, Jean Psichari (1854-1929), dès la fin du XIXe siècle. » Henri BOYER (2001) : Introduction à la sociolinguistique, DUNOD, Paris, p. 48

[5] Louis-Jean CALVET (1999) : Op. Cit, p. 43

[6] Idem : 45

[7] J.A. Fishman (1971) : Sociolinguistique, Paris, Nathan et Bruxelles, Labor.

 

[8] L .-J . CALVET (1999) : p. 47

[9] Idem : 49

[10] H. Boyer (1997) :Conflits d’usages, conflits d’images, dans H. Boyer (éd.), Plurilinguisme : « contact » ou « conflit » des langues ?, Paris, Harmattan, p. 10.

[11] Terme qui désigne, en sociolinguistique, les diverses approches selon lesquelles une société a de l’action sur le langage, qu’elle en soit consciente ou non consciente.  Le terme glottopolitique est nécessaire pour englober tous les faits de langage où l’action de la société revêt une forme du politique.

 

[12] Marisa CAVALLI  (2005) : Education bilingue et plurilingue (le cas du val d’Aoste), Paris, Didier, p. 10-11

[13] Cf. Thierry OPILLARD (juin 2006) : [bilinguisme] Bilinguisme, compétences et outix informatix, Les Actes de Lecture n°94

 

 

Tag(s) : #LINGUISTIQUE

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