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NOTIONS D’INTERFERENCES ET TRANSFERTS LINGUISTIQUES

 

Prof Mona MPANZU

ISCED - UIGE / ANGOLA

Coursde sociolinguistique


 

INTRODUCTION

 

 

Depuis les temps les plus anciens, les débats linguistiques se sont très souvent au cours de leur histoire, consacrées à l’étude contrastive des langues transparentes ou apparentées en vue d’en déceler les propriétés ou origines communes. Les didacticiens quant à eux, se sont engagés à comparer, voire confronter les systèmes des langues en présence dans les contextes d’enseignement-apprentissage, afin d’identifier les ressemblances et les dissemblances, partant de hypothèse que celles-ci favorisent l’apprentissage (transfert) ou constituent la cause essentielle des fautes (interférences). D’emblée, cette approche nous oriente dès lors vers l’impression de prendre le transfert linguistique pour un phénomène positif et l’interférence pour l’aspect négatif du même phénomène. Nous y reviendrons !

En effet, quand deux langues sont en contact, il se produit entre elles des interférences. Nous avons deux systèmes sur la base desquels nous formalisons le sens et deux « codes » linguistiques qui entrent en contact et s’influencent mutuellement. Nous avons, par conséquent, deux codes qui interfèrent.

Il suffit d’établir des parallèles entre deux systèmes linguistiques à travers des énoncés recueillis systématiquement dans les deux langues, pour aboutir à l’analyse d’un système linguistique au moyen d’un autre, d’où la possibilité d’interférences.

 

1. INTERFERENCE, DE QUOI S’AGIT-IL ?

 

Les concepts d’interférence et de transfert dérivent de recherches effectuées en analyse contrastive, qui étaient particulièrement à la mode dans la seconde moitié du siècle précédent. Étant donné divers changements de paradigmes dans la recherche en acquisition des L2, l’analyse contrastive a connu des hauts et des bas, ayant parfois été critiquée avec véhémence. Il semble toutefois qu’en ce début de nouveau millénaire, plusieurs recherches récentes démontrent qu’effectivement, divers types d’erreurs produites en L2 peuvent être clairement reliés à la L1 :

« Il existe moins de mésentente qu’il y en déjà eu quant au fait que l’interlangue est influencée par la langue maternelle de l’apprenant, et la plupart des linguistes s’entendraient vraisemblablement pour dire que la langue maternelle peut affecter [... L2] de plusieurs manières »

Ce retour impressionnant des études autour  du phénomène d’interférence linguistique dans la sphère de didactique des langues retient notre attention et il vaut la peine de s’y attarder un peu pour en déceler le sens et les jalons conceptuels. En effet, Georges MOUNIN le (interférence) définit  comme « les changements ou identifications résultant dans une langue des contacts avec une autre langue, du fait du bilinguisme ou du plurilinguisme des locuteurs»

Pour CUQ, il s’agit de «l’influence de la langue étrangère sur la langue maternelle (…) et des influences complexes entre les langues étrangères pratiquées par un locuteur et sa langue maternelle». Au premier abord, cette définition reste, à notre sens, cernée aux confins de la didactique des langues et des cultures dans la mesure où, l’auteur confronte langues étrangères et langues maternelles et leurs usages respectifs par les sujets parlant. Cette façon de conceptualiser la notion d’interférence ouvre les portes vers des analyses très poussées sur la dimension psycholinguistique voire cognitives des langues en contact chez le sujet-apprenant.            

Uriel WEINRICH, quant à lui, cité par Louis-Jean CALVET, conçoit l’interférence comme un «remaniement de structures qui résulte de l’introduction d’élément étrangers dans les domaines les plus fortement structurés de la langue, comme l’ensemble du système phonologique, une grande partie de la morphologie et de la syntaxe et certains domaines du vocabulaire (parenté, couleurs, temps, etc.)»

L’interférence est définie par HAMERS et BLANC comme « des problèmes d’apprentissage dans lesquels l’apprenant transfère le plus souvent inconsciemment et de façon inappropriée des éléments et des traits d’une langue connue dans la langue cible ». Chez les apprenants angolais, le fait d’employer dans la langue cible (le français) des éléments appartenant à leur langue maternelle et/ou leur seconde langue (le portugais, le kikongo, le kimbundu…) se traduit par l’apparition d’expressions, de tournures, de création d’hybrides lexicaux, de transfert et d’emprunt. Ces interférences sont attribuées à l’influence de leur langue maternelle et de leur seconde langue.

Ces quatre conceptions définitoires disent apparemment la même chose dans la mesure où elles mettent en relief un nouveau produit d’une langue issu de contact ou de l’influence de l’une sur l’autre. Toutefois, Jean-Pierre CUQ laisse entrevoir que toutes les langues parlées par un même locuteur peuvent s’influencer mutuellement et produire ce que MOURIN appelle changements ou identifications. Peu importe le statut de ces langues (maternelles ou étrangères), l’influence de l’une sur l’autre est fatale pour des raisons que nous évoquerons un peu plus loin.

HAMERS et BLANC cernent leur approche dans le cadre de la didactique des langues où la langue maternelle est censée être en contact avec la langue cible qui, dans la terminologie contrastive, désigne une langue étrangère ou seconde qui est objet d’apprentissage et qui ne pose pas les mêmes types de problème que celui de la langue maternelle.  Dans la sphère de traduction, ce terme (langue cible) renvoie à la langue vers laquelle on traduit (langue d’arrivée). 

Outre ces acceptions conceptuelles, WEINRICH souligne qu’il existe trois grands domaines de la langue où ces manifestions interférentielles sont plus présentes (la phonologie, la morphosyntaxe et le vocabulaire (lexique). Il est intéressant de noter et d’analyser les autres domaines concernés par les interférences, envisagés par Jean-Pierre CUQ dans son dictionnaire de la didactique du français langue étrangère et seconde :

«Ces interférences et ces transferts agissent sur différents plans : phonétique, morphosyntaxe, sémantique, réalisation d’actes de parole, etc., à l’oral et à l’écrit, en production et en compréhension» 

A ce stade (contrairement  à ce que nous avons dit précédemment), CUQ oriente sa réflexion vers la linguistique et la didactique des langues avec des débouchés pragmatiques et sociolinguistiques. Nous allons nous servir de ces champs évoqués par WEINRICH et CUQ pour essayer d’esquisser une typologie des interférences.

Un angolais ayant le portugais comme langue maternelle dirait, en situation d’apprentissage ou d’acquisition du français : Je domine mieux le portugais que le français au lieu de je maitrise mieux le portugais que le français (le verbe portugais dominar a le sens de maitriser en français mais, dominer en français serait synonyme de ordonner, imposer, sommer

Les apprenants angolais pendant l’apprentissage du français, sont influencés surtout par leur langue maternelle et par les autres langues apprises antérieurement. Alors, l’interférence et l’influence de la langue maternelle pendant l’apprentissage de la langue étrangère ont un impact important sur le processus d’enseignement / apprentissage.

Prenons par exemple, la distinction que fait le français entre les relatifs qui (sujet) et que (objet). Contrairement au français, le kikongo et le portugais ne disposent que d’une seule forme pour les deux fonctions, la forme ndiona  [ndiona] pour le kikongo et la forme que [kǝ] pour le portugais : en général, c’est la forme que qui apparaîtra le plus souvent dans les productions en français.

Les interférences des deux langues, maternelle et seconde et surtout de la langue maternelle, observées chez les étudiants angolais est parfois éclatante. Analysons l’exemple ci-dessous : il s’agit des exercices mis en place dans un de mes cours du FLE auprès des étudiants en 2ème année d’Histoire à l’ISCED de Uige.

 

Consigne : Reliez les phrases par qui ou que

 

(1) Français : adressez-vous à l’employé. Il est à l’entrée.

Français : adressez-vous à l’employé queest à l’entrée

Portugais: dirija-se ao empregado que está na entrada.

 

(2) Français : j’adore ce disque. Tu me l’as offert.

Français : j’adore ce disque que tu me l’as offert.

Portugais. Adoro o disco que me ofereceste.

 

Les phénomènes d’interférences attribuées à l’influence du portugais et des langues bantoues angolaises dans l’utilisation du français ont des conséquences dans l’enseignement / apprentissage du FLE. Pour s’en rendre compte, il suffit d’analyser les nombreux cas de traductions littérales (mots, expressions, tournures, etc.) portugais et / ou du kikongo et autres langues bantoues dans les productions des apprenants. Ces interférences sont à l’origine d’autres stratégies d’acquisition de la langue étrangère tel que le transfert de compétences, de connaissances, d’un élément de la langue source, etc. et l’emprunt dans le français.

Ainsi, interférence linguistique selon Calvet, sera, comme nous l’avons dit plus haut, l’importation d’éléments des structures d’une langue dans les structures d’une autre langue (le système phonologique, morphologique, syntaxique, entre autres).

Cependant, on peut remarquer qu’il y a des interférences linguistiques chez les personnes qui n’ont pas des connaissances assez poussées de la langue qu’elles utilisent. C’est plus fréquent dans la langue seconde que dans la langue maternelle.

Il y a à Uíge, au niveau des lycées, le contact de quatre langues différentes environ – le kikongo, le portugais, le lingala et le français – et chacune de ces langues avec son statut, jouit d’une utilisation particulière (favorisée ou défavorisée, péjorée ou valorisée) par les sujets parlants.

Parfois les apprenants (et aussi les enseignants) angolais utilisent l’interférence pour se débarrasser de certaines situations difficiles dans des contextes communicationnels en langue cible. Ils emploient parfois un mot, une tournure syntaxique, des formes grammaticales du portugais, ou même à l’anglais voire des autres parlers locaux, quand ils ne maîtrisent pas très bien la règle ; cela leur permet de mieux se faire comprendre ou faire passer le message. A ce stade, l’interférence doit être vue comme un recours positif ou une stratégie d’apprentissage ou de communication. Jean-Pierre CUQ explique que certaines stratégies de «compensation» (compétence stratégique ou tactiques compensatoires) «permettent de suppléer à certaines difficultés que l’on pourrait éprouver dans le maniement de la langue cible». Ces stratégies prégnantes sont partie intégrante du répertoire communicatif courant que le sujet peut étaler aussi bien en langue qu’en langue cible. Parmi ces stratégies, on peut parler du recours à la paraphrase ou aux hyperonymes («animal» à la place de «chien» ou «canard») ; les mimiques, les gestes, les dessins, les onomatopées, les hypergénétiques désémantisés tels que «truc, machin, bidule» dont la signification tient uniquement au contexte d’utilisation. On peut aussi évoquer des stratégies d’évitement où le locuteur s’abstient d’aborder tel ou tel autre sujet ou de recourir à telle ou telle formulation difficile à produire.  L’inférence fait, dans une mesure, partie de ces stratégies en situations d’enseignement / apprentissage des langues. Elle permet à l’apprenant d’avancer avec sa prise de parole ou production (orale ou écrite) au lieu de rester sans initiatives et par conséquent, interrompre sa production linguistique. Elle permet aussi à l’enseignant de déceler les besoins ou les attentes de l’apprenant en vue de prévoir de prochaines séances de cours. A l’heure actuelle où les erreurs des apprenants sont au service de l’enseignement / apprentissage, l’interférence semble un phénomène important pourvu qu’elle permette à l’apprenant de se faire comprendre et à l’enseignant de mieux connaitre les problèmes linguistiques des apprenants en vue d’envisager des séquences didactiques correctives. Considérons le tableau suivant, avec des exemples d’interférence produite en situation de classe en Angola :

Exemples de phrases produites à l’oral par les apprenants aussi bien que par les enseignants dans quelques cours de français :

 

Portugais / Français

Anglais/ Français

lingala / Français

Français /Portugais

Apprenant: «Eu, Madame!»

«Teacher, je peux faire ?»

«Le car de ma mère»

«Ecoute, ponho-te na rua !»

Enseignant : «Vai para o teu lugar Mademoiselle»

Enseignant : «Yah ! Très bien !»

«j’ai un gâteau et chien»

Enseignant : «Oui, podem sair»

Enseignant : «Estão a fazer barulho, Attention !»

Apprenant : «In Luanda

Apprenant : «J’ai fait ma j’ai oublié le cahier»

Enseignant : «Bonjour, posso entrar ?»

 

 

Ces exemples sont des phrases entendues dans des cours de français observés dans quelques classes à l’Institut Supérieur des Sciences de l’éducation à Uíge - ISCED (Angola). Les enseignants aussi bien que des apprenants faisaient ces mélanges de codes. Selon les enseignants, ils les faisaient exprès parce qu’il s’agissait des débutant et parfois ils étaient obligés de faire recours à la langue portugaise pour faire comprendre aux apprenants. De la part des apprenants, malgré leur niveau (A1, A2, B1), ils mélangent les codes parce qu’ils ont du mal à s’exprimer en français à cause des interférences linguistiques de leur langue maternelle et du portugais.

En analysant la troisième colonne, on peut constater que les apprenants ont transféré le vocabulaire lingala et portugais vers le français. Le mot car pour ces apprenants signifie carro alors qu’en français il veut dire voiture. Pour eux le mot gâteau est la même chose que gato en portugais alors qu’en français on dit chat.

Tous ces constats nous amènent à affirmer que les interférences linguistiques apparaissent dans tous les niveaux de production linguistique, notamment au niveau phonétique (accentuation et intonation), au niveau syntaxique (la structure et l’organisation des phrases), lexical (vocabulaire des mots) et au niveau morphologique, (genre et forme des mots), aussi bien à l’oral qu’à l’écrit.

1.1. Transfert et Interférence: quel contraste?

 

Il nous semble prudent dans le cadre de cet article, d’éclaircir les termes de transfert et d’interférences dans la mesure où, il règne une certaine confusion terminologique entre ces deux concepts parmi les chercheurs. Toutefois dans notre étude, nous allons adopter la classification de Herdina et Jessner. Selon eux, le transfert, c’est le phénomène relativement prévisible de transférer des structures d’une langue dans une autre. Si le résultat est correct, le transfert est positif, alors qu’il est négatif quand il mène à des erreurs.

En revanche, les interférences constituent des phénomènes d’interaction dynamiques, non réductibles à une seule langue et liés au traitement plutôt qu’à la structure des langues.

En fait, il n’est pas toujours possible de distinguer le transfert des interférences, surtout si l’on a à sa disposition uniquement le « produit », tel qu’un texte écrit ou un énoncé. Nous supposons même que les deux processus peuvent s’opérer ensemble et que le transfert automatique peut être causé par les interférences et par un contrôle insuffisant pour les éliminer.

En outre, la source d’une erreur particulière n’est pas toujours attribuable sans équivoque à une langue particulière. Dans ce genre de cas, il faut utiliser des « interprétations plausibles » fondées sur la performance normale du sujet, par exemple, sur l’utilisation de L1 comme source principale du transfert. On peut également utiliser des méthodes introspectives comme celle des questionnaires.

De plus, comme l’a montré Dewaele chez les sujets trilingues l’activation simultanée des mots de deux ou trois langues peut mener à des « mélanges » interlinguaux, par exemple, « imprinter », mélange de « imprimer » en français et de « print » en anglais. Les inventions lexicales de ce genre peuvent être dues à la coactivation de deux entités lexicales ou à l’utilisation de stratégies.

 

2. TYPOLOGIE DES INTERFERENCES

 

 

Le processus d’enseignement / apprentissage des langues étrangères est intimement lié aux passages de la langue seconde (et / ou source) à la langue cible des apprenants.

Puisqu’il y a le contact de langues, il faut souligner que dans une langue il peut aussi avoir des interférences possibles, autrement dit, le changement des structures à cause de l’introduction de nouveaux éléments dans cette langue. Selon Hamers, « l’interférence dans la terminologie de Weinreich constitue un des résidus de la situation de contact de langue et se définie comme une déviation par rapport aux normes de deux langues en contact ». Pour eux (Hamers et Blanc) il y a interférence quand l’apprenant transfère le plus souvent inconsciemment et de façon inappropriée des éléments et des traits d’une langue connue dans la langue-cible et cela pour lui constitue des problèmes d’apprentissage.

Ces interférences, sous l’optique de Calvet, se réalisent au niveau de la phonétique, de la syntaxe et du lexique. Nous allons faire une étude plus approfondi en analysant ces interférences en plusieurs niveaux (phonético-phonologique, morphosyntaxique, lexico-sémantique et socioculturel) parce qu’elles sont très fréquentes chez les apprenants du FLE en Angola.

Dans les études des processus qui facilitent ou compliquent l'apprentissage des langues, se pose la question des ressemblances et divergences entre la langue in esse et la langue in fieri. Le contact entre deux langues est rendu au moins partiellement responsable des erreurs observables chez les apprenants en raison des transferts qu'ils effectuent d'une langue à l'autre. Dans ce cadre, la linguistique contrastive a pour rôle de décrire et prédire ces erreurs.

2.1. Interférence morphosyntaxique

 

Louis-Jean Calvet explique que l’interférence syntaxique relève de l’organisation « de la structure d’une phrase dans une langue B selon celle de langue première A » . Pour confirmer cette affirmation, il suffit de constater les différences entre les systèmes syntaxiques du kikongo, du portugais et du français par rapport à certains mots.

Cette interférence se caractérise par l'introduction dans la langue des bilingues des unités et des combinaisons des parties du discours, des stratégies grammaticales et de morphèmes fonctionnels, provenant d'une autre langue.

D'autres cas d'interférence syntaxique se produisent lorsque certaines caractéristiques des formes de L1 sont transférées à celles des éléments de L2 qui n'ont pas en commun les mêmes particularités. L'article défini "o" en portugais peut amener "le" en français à avoir une fonction de déterminant devant les noms propres des personnes dans le français des locuteurs angolais à cause de son appartenance dans famille grammaticale des déterminants des substantifs. Il en résulte la production, par interférence, d'un énoncé comme « Le Pierre est malade » (O Pedro está doente) ou « Le professeur demande à la Marie de se lever » (O professor pede à Maria de se levantar). Si l’utilisation de l’article défini devant les noms propres des personnes fait du sens en portugais, il constitue une erreur en langue française.

2.2. Interférence lexico-sémantique

 

Calvet voit dans cette manifestation d’interférence, une sorte de tombée dans le piège de faux-amis. Il s’agit, en effet, du recours aux mots de même étymologie et de forme semblable ayant des sens partiellement ou totalement différents. Prenons par exemple, le mot portugais constipado qui n’a pas le même sens que le mot français constipé. Constipado est l’équivalent du mot français enrhumé et constipation (français) a le sens de prisão de ventre en portugais. En portugais quand on parle de carta (lettre, missive ; en français), on ne fait pas allusion à carte en français qui peut renvoyer à une feuille de carton ou à un jeu (jouer aux cartes).

On peut voir dans le tableau suivant, un aller-retour d’emprunts entre les deux langues en contact. Le portugais d’Angola en contact avec le français, présente plusieurs faux-amis :  

 

 

 

Français angolais

Portugais

Français standard

On se voit

Nous sommes ensemble

Bien loté

Nos vimos

Estamos juntos

Bem lotado

À bientôt

Au revoir

Bien plein

Expressions

Déterminer le prix

Avoir une inquiétation

Préciser un livre

Determinar o preço

Ter uma inquietação

Precisar um livro

Préciser le prix

Être inquiet / avoir un souci

Nécessiter / avoir besoin d’un livre

 

 

 

 

 

 

 

 

 

2.3.  Interference phonetico-phonologique

 

La phonétique est une partie d’étude des langues qui permet de bien comprendre les sons d’une langue et les réalisations des sujets de cette même langue. Si on voit la définition de Mira

 

MARIA HELENA MATEUS et Villalva ALINA dans O essencial sobre linguística, la phonétique décrit physiquement les sons des langues. Il s’agit d’un domaine de la linguistique qui a pour objet l'étude des langues naturelles dans leur dimension sonore : elle cherche à décrire les sons dans toute leur diversité (voyelles, consonnes, syllabes, faits prosodiques tels que l'intonation, l'accentuation et le rythme), en s'attachant à rendre compte de la production de la parole (les faits articulatoires), des phénomènes acoustiques (les caractéristiques physiques des phénomènes vibratoires qui se propagent dans l'air) et des faits de perception (la manière dont le cerveau analyse les informations auditives transmises par l'oreille).

Parlant des interférences dans ce domaine, dans le cas concret de notre recherche, les éléments phonétiques du kikongo sont souvent différents de ceux du portugais et du français. Cette différence se trouve au niveau de quelques modifications des voyelles et des consonnes concernant leur réalisation. Ces variations sont plus fréquentes à travers des voyelles, conditionnés par leur nature et la structure syllabique, parce qu’en français, par exemple, on peut trouver des voyelles qui sont plus ouvertes (vert [vƐR]) qu’en portugais (verde [verd]) ou qu’en kikongo (kunda [kundɑ]). L’accent d’intensité en français se trouve sur la dernière syllabe groupe rythmique, contrairement du portugais ou du kikongo où il peut se trouver sur l’antépénultième, la pénultième ou la dernière syllabe du mot. Par exemple, pour le mot alexandrin, polysyllabique, nous avons un E ouvert [Ɛ] mais l’accent d’intensité va se trouver sur la dernière syllabe [ɑlƐksɑ’dR Ɛ], et pour le groupe de souffle c’est une angolaise, l’accent d’intensité va de la même façon se porter sur la dernière syllabe : [sƐtynangolƐz]. En portugais, en kikongo ou en lingala l’intensité de l’accent sera sur la première syllabe : pedra [‘pƐdяɑ], l’avant dernière syllabe : cavalo [kɑ’valu], exdruxula : [eʃ’dRuƷulɑ].Ces mêmes variations ont aussi lieu au niveau de la structure syllabique parce qu’il y a des syllabes qui sont fermés et d’autres qui sont ouvertes. C’est le cas de: Elle est portugaise [ƐlepoRty’gƐz] (ici nous avons un groupe composé de 5 syllabes - la première, la deuxième et la quatrième étant fermées et la troisième et la cinquième fermées), en portugais cela donne Ela é portuguesa [Ɛlaeportu’gezɑ] (7 syllabes, une seule syllabe fermée, la quatrième) en portugais. Aussi bien dans le mot elle (monosyllabique) que dans le mot ela (dissyllabique) nous avons un E ouvert, mais dans le mot est (monosyllabique) et le mot et (monosyllabique) les syllabes sont ouvertes, néanmoins nous avons respectivement [Ɛ] et [e], à cause de la différence graphique

Ces différences syllabiques rendent difficile la prononciation de certains mots en français, de la part des locuteurs angolais.

On peut également parler de la nasalisation des voyelles. C’est un autre élément de la phonétique qui existe beaucoup en français. D’une façon générale, les apprenants angolais ont beaucoup de problèmes quand il s’agit des nasales, mais ils en ont moins quand ils prononcent les voyelles orales. Concernant les nasales, les apprenants ont tendance à prononcer un seul des éléments, favorisant ainsi leur dénasalisation. A cause de l’influence de la langue portugaise, les apprenants angolais ont toujours l’habitude de diphtonguer les monophtongues françaises. Ainsi, il y a des diphtongues en portugais, en kikongo et en lingala tels que: ai, au, eu, ou, ãi, oi, etc., et qu’on ne trouve pas en français.

Cela fait qu’ils prononcent les mots français comme s’il s’agissait de mots portugais. C’est le cas, par exemple, du mot beaucoup. Les apprenants le prononcent souvent [beaukoup]. Ils transfèrent le son [au] du portugais vers le français où ce son n’existe pas. Voyons d’autres exemples du même genre dans le tableau suivant :

 

Mot français

Prononciation

par interférence

Mot français

Prononciation

par interférence

Faire

[fajr]

Europe

[Ɛurop]

J’ai

[Ʒaj]

Outre

[owtr]

Autre

[awtR]

Toujours

[tuƷuR]

Beau

[beaw]

Toi

[toj]

Mauvais

[mawvajƷ]

Moi

[moj]

Maintenant

[mãjtənãt]

Point

[põjt]

 

Par rapport aux consonnes, elles tendent à renforcer la palatalisation des sons[ʃ] et [Ʒ] en [ʧ] et [ʤ], à la bilabialisation de la vélaire [v] en [b] et de la réalisation apicale de [R]. Les sons [ʤ] et [ʧ] n’existant pas en français, posent parfois des problèmes d’interférences aux apprenants de langue.

 

2.4. Interférence socioculturelle

La langue est probablement, dans les sociétés humaines, ce qui permet le mieux de véhiculer une culture, tant orale qu’écrite. C’est ainsi que la culture française s’est développée dans l’Europe des Lumières, en fait essentiellement parce qu’elle était parlée dans plusieurs cours princières. Cette prééminence du français était due au rayonnement culturel de la France au XVIIIe siècle, et à l’admiration que des souverains étrangers (en Prusse, en Russie…) portaient, à tort ou à raison, aux souverains français.

Aujourd’hui, la langue anglaise est devenue une langue véhiculaire, porteuse d’un grand nombre d’informations dans des domaines comme le militaire, la finance, la science, et aussi et surtout l’informatique, la plupart des langages informatiques étant historiquement formés sur des mots de la langue anglaise. Les normes, en particulier comptables (l’informatique étant issue à l’origine de la comptabilité générale), tendent à imposer un certain modèle culturel.

Le langage étant l’un des modes de communication les plus importants (mais pas le seul), on voit apparaître des modèles linguistiques de communication fondés sur les fonctions du langage. Dans le schéma de Jakobson, par exemple, on voit ces concepts culturels liés au message lui-même, contenus notamment dans le code de communication.

Au regard de ces analyses, il va sans dire que l'origine de l'interférence peut ne pas être l'autre langue mais la culture dont cette langue est le reflet.

La volonté d'exprimer des phénomènes ou des expériences nouvelles dans une langue qui n'en rende pas compte, amène le bilingue à user de toutes les possibilités que lui offrent ses deux langues. Ainsi le bilingue angolais, par exemple, peut parler de certaines réalités qui n'ont pas d'équivalent dans sa langue comme par exemple : "cornflakes " ou "hot dog ".

L'interférence culturelle comprend en plus des phénomènes nouveaux, l'introduction de pratiques nouvelles comme certaines coutumes de salutation ou de remerciements qui sont entrées, par exemple, dans la langue des bilingues angolais (français-portugais). La culture de la langue portugaise veut que l’on salue les mêmes personnes autant des fois par jour à chaque fois qu’on se revoie, alors que la culture francophone reste loin de ce principe.

L'exemple donné par Mackey est celui d'un sujet bilingue allemand-anglais en réponse à un sujet unilingue anglais :

X : Here's a seat Bitte Please

Y : Thanks Danke Thanks

 X : (Silence) Bitte Please

L'anglais et l'allemand ont des unités de comportement correspondant au salut et au remerciement. Elles sont cependant ordonnées de manière différente. Bitte en allemand ne correspond pas seulement à l'anglais please, mais il combine l'idée de remerciement

 

3. LE PASSAGE D’UNE LANGUE A UNE AUTRE : QUEL PROCESSUS ?

 

Il s’agira dans les paragraphes suivants, de voir le processus à travers lequel s’opère le passage d’une langue à une autre et les incidences qui peuvent se produire ou en découler. Les changements des paramètres conventionnels, culturels et cognitifs nécessitent souvent le choix d’éléments linguistiques tout à fait différents. Nous aborderons également le domaine où le calque, l’interférence ou la transposition pure et simple des éléments d’un système à un autre, ne peuvent résoudre la question de la restitution du sens avec le maximum de « fidélité »

Au cours de leur évolution (à la fois historique et géographique), les langues entrent en contact les unes avec les autres, provoquant des situations d'interférence linguistique. Les langues s'influencent alors mutuellement, ce qui peut se manifester par des emprunts lexicaux, de nouvelles formulations syntaxiques, etc. Concrètement, cela se traduit par l'apparition de nouveaux mots (éventuellement adaptés à la prononciation spécifique à leur langue), de nouvelles tournures de phrase et/ou la traduction littérale d'expressions idiomatiques (calques). Le plus souvent, cela commence par une déformation progressive et très peu perceptible de la prononciation qui, pour certains phonèmes, va petit à petit s'assimiler à une prononciation étrangère assez proche.

Une interférence entre deux langues peut se produire pour plusieurs raisons. Voyons:

Les deux langues sont parlées dans des territoires très proches, de telle sorte que leurs locuteurs se côtoient fréquemment et, entendant la langue de l'autre, ils finissent par intégrer à leur parler des traits issus de l'autre langue. C'est par exemple la situation qui se présente en Angola, au niveau de la frontière linguistique séparant les francophones de la R.D. Congo des lusophones angolais : dans les endroits où les locuteurs ont été en contact, la prononciation a eu tendance à évoluer (d'où un certain « accent »), certains mots ont pu être calqués sur un mot de l'autre langue (l'interférence est donc la source de certains « belgicismes » dans le parler angolais, la RDC étant une colonie belge), etc.

Une des deux langues a un rayonnement — qu'il soit politique, économique, culturel..., très important, qui dépasse largement ses frontières. Dès lors, d'autres nations ressentent le besoin de s'initier à cette langue, qui apparaît comme une langue véhiculaire, voire de l'utiliser à la place de leur propre langue. Actuellement, l'anglais a un rayonnement semblable, qui conduit différents pays à l'adopter comme langue officielle, même si la population garde sa langue maternelle.

De façon moins apparente mais pourtant très répandue, certaines langues en influencent d'autres dans un domaine précis. L'apparition d'une nouvelle réalité ne se fait pas partout en même temps ; certaines langues sont plus promptes que d'autres à nommer cette réalité. Il se peut alors que des langues qui n'aient pas encore défini cette réalité incorporent le nom étranger dans leur lexique. Ainsi, de nombreuses langues utilisent l'anglais computer pour désigner un ordinateur.

 

4. TROIS PHENOMENES ISSUS DE L’INTERFERENCE LINGUISTIQUE

 

L’interférence linguistique peut provoquer trois autres phénomènes si délicats qu’il vaut la peine de s’y attarder un peu : LE SUBSTRAT, LE SUPERSTRAT ET L'ADSTRAT.

4.1. Le Substrat

On dénote par substrat, en linguistique ou en sciences du langage, une langue qui en influence une autre tout en étant supplantée par cette dernière. Par exemple, le gaulois est un substrat du français. Des Celtes, les Gaulois, vivaient dans l'actuel territoire francophone avant l'arrivée des Romains. Étant donné le prestige culturel, économique et politique que véhiculait le latin, les Gaulois finirent par abandonner leur langue pour adopter le latin, qui évolua dans cette région pour donner le français. Même lorsque la langue substrat a disparu, on peut toutefois en trouver des traces, suite au phénomène d’interférence, dans la langue qui s’est finalement imposée. Ainsi, le parler gaulois a disparu mais reste décelable dans quelques mots français (une centaine). Ce substrat lexical, est commun aux langues romanes, à l'exception du roumain.

4.2. Le Superstrat

 

Pour le superstrat, Georges MOURIN dans son dictionnaire de la linguistique, explique qu’il s’agit des «éléments d’une langue parlée conjointement à une autre, qui ne s’est pas finalement imposée et n’a laissé dans cette autre que ces témoignages : on peut parler du superstrat germanique dans le vocabulaire français».  Donc il faut envisager le superstrat comme étant une langue qui en influence une autre sans toutefois évincer cette dernière. C’est ce qui se passe quand une langue A occupe un territoire donné. Arrive alors une langue B (suite, par exemple, à des migrations de population), qui entre en contact, et dès lors en interférence, avec la langue A. Les locuteurs de la langue A n'abandonnent pas leur propre langue, mais intègrent de nombreux mots de la population B. Ainsi le francique (une langue germanique) est un superstrat du français.

4.3. L’Adstrat

 

On définira un adstrat  comme étant une langue qui en influence une autre sans que l'une des deux ne disparaisse. Le contact entre deux langues ne garantit pas que l'interférence se produise dans les deux sens. On note au contraire qu'il se produit préférentiellement de la langue la plus forte, ou la plus prestigieuse, vers la plus faible. Ce sont ces rapports de force qui expliquent des phénomènes historiques dont les effets se font encore sentir aujourd'hui. Ainsi, l'adstrat français en allemand est beaucoup plus important que l'adstrat allemand en français. 

 

 

NOTES 

CUQ (2003) : 139

Plusieurs théories sont avancées aujourd'hui sur la notion de l'erreur et de la faute dans l'apprentissage des langues. Sans vouloir entrer dans ces détails, nous retenons en somme que pour la Faute, le locuteur est conscient quand on lui attire l'attention sur elle, c'est-à-dire qu'il n'a pas respecté par inattention. Et pour l'Erreur, le locuteur est inconscient, il ne peut pas corriger. Il est nécessaire de faire un enseignement correctif pour reconstruire la langue. La faute a donc un sens moral, elle est vue comme quelque chose de très grave. Pourtant, une erreur est moins dramatique, elle se corrige et on apprend même par elle. Par souci de dédramatisation dans les situations d'enseignement/apprentissage des langues, on préfèrerait généralement le terme erreur que faute.

 

M. SWAN and B. SMITH, Learner English: A Teacher’s Guide to Interference and Other Problems (Cambridge: Cambridge University Press, 2001).

MOUNIN (2004)  : 181

CUQ, ibidem

CALVET (2006)  : 17

HAMERS & BLANC (1983) :

CUQ, Ibidem.

CUQ (2003) : 225-226

P. Herdina, U. Jessner (2002): A dynamic model of multilingualism,Clevedon, Multilingual

Matters Ltd, p. 28 - 29

J.M. Dewaele (1998) : Lexical inventions: French interlanguage as L2 versus L3, Applied

Linguistics, nº 19: pp.471-490.

http://hdl.handle.net/1822/14535

Hamers, 1997.

L.-J. CALVET (1993) : la sociolinguistique, que sais-je ?, Paris, PUF, p. 19

Cette forme (à) en portugais, est une contraction de la préposition a (portugais) et de l’article défini a (portugais), ce qui entraine « à la » en français. 

MARIA HELENA MATEUS & ALINA (2006): p. 24

Allusion faite au siècle des Lumières étant est un mouvement intellectuel lancé en Europe du XVIIIe siècle, dont le but était de dépasser l'obscurantisme (attitude de négation du savoir) et de promouvoir les connaissances ; des philosophes et des intellectuels encourageaient la science par l’échange intellectuel, s’opposant à la superstition, à l’intolérance et aux abus des Églises et des États. Le terme de « Lumières » a été consacré par l'usage pour rassembler la diversité des manifestations de cet ensemble d’objets, de courants de pensée ou de sensibilité et d’acteurs historiques.

W. F. Mackey (1980): Irrédentisme en linguistique, in Langage et société, recueil d'article Plurilinguisme, n°1 ; vol.12, p.  84-85

Terme qui, en linguistique (plus souvent, emprunt), et plus particulièrement en étymologie, lexicologie et linguistique comparée désigne le processus consistant, pour une langue, à introduire dans son lexique un terme venu d’une autre langue. L’emprunt peut être direct (une langue emprunte directement à une autre langue) ou bien indirect (une langue emprunte à une autre langue via une – ou plusieurs – langue vecteur). L’emprunt fait partie des moyens dont disposent les locuteurs pour accroître leur lexique, au même titre que le néologisme, la catachrèse et la dérivation (voir : lexicalisation pour d’autres détails).

Au sens premier, le mot calque (de l'italien calco) désigne la reproduction d'un dessin obtenu en calquant l'original. Par extension, on appelle papier calque le support du calque (de la copie). En particulier, le mot est employé dans les domaines suivants :

- en linguistique, un calque est un type d'emprunt lexical sous une forme traduite;

- en infographie, un calque est une image transparente sur laquelle les éléments d'une image ou d'un texte mis en page sont positionnés.

En phonologie, domaine de la linguistique, un phonème est la plus petite unité discrète ou distinctive (c'est-à-dire permettant de distinguer des mots les uns des autres) que l'on puisse isoler par segmentation dans la chaîne parlée. Un phonème est en réalité une entité abstraite, qui peut correspondre à plusieurs sons. Il est en effet susceptible d'être prononcé de façon différente selon les locuteurs ou selon sa position et son environnement au sein du mot (voir allophone). Les phones sont d'ailleurs les différentes réalisations d'un phonème. Par exemple [ʁ̥] dans croc [kʁ̥o], et [ʁ] dans gros [ɡʁo] sont deux phones différents du même phonème /ʁ/. On transcrit traditionnellement les phonèmes par des lettres placées entre des barres obliques: /a/, /t/, /ʁ/, etc., selon la règle un phonème = un symbole.

Cf. MOURIN : Op. Cit., p. 83 

Cf. MOURIN : ibidem

Cf. MOURIN : ibidem

 

 

 

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