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QUEL FRANÇAIS POUR QUELLE AFRIQUE ?

Mona MPANZU

ISCED - UIGE

Département des Lettres Modernes

21 avril 2014

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Communication à l’occasion de la semaine de la Francophonie

Instituto Superior de Ciências de Educação

ISCED – UIGE (ANGOLA)

 

DEPARTEMENT DES LETTRES MODERNES

 


 

I. INTRODUTION : situation des langues en Afrique

 

Très souvent l'Afrique est vue comme le continent le moins avancé. L'image qu'elle véhicule se réduit à la misère, aux guerres et autres calamités. Ces clichés sur l'Afrique sont construits selon le prisme occidental. L’Afrique est perçue, décrite, envisagée et analysée à travers les réalités culturelles d’autres peuples.

Mais, posons-nous quand même un certain nombre de questions : de quelle Afrique s’agit-il ? S’agit-il de cette Afrique millénaire idéalisée ou celle folklorisée au contact des autres ? Est-il question de cette Afrique qui attend encore son avènement face aux différents problèmes qui la déprave ?

J’ai choisi de parler de cette Afrique qui abrite en son sein plusieurs groupes ethniques possédant chacun un ou de groupes de parlers, une série de traditions historisantes, un éventail d’institutions et d’usages, comme nous l’avons déjà signalé plus-haut. Et, perdre sa langue, c’est perdre son âme, pour rependre ici la phrase de Michel Mourlet[1]

En effet, après avoir parachevé la conquête du continent africain le fusil à la main, chaque colonisateur a pris le soin d’implanter sa langue dans son pré-carré, comme langue de travail pour la nouvelle administration coloniale. Après les indépendances, les nouvelles élites africaines dans leur large majorité ont validé ces thèses et consacré les langues européennes comme langues officielles dans leurs pays respectifs quand bien même que moins d’un pour cent (1%) de leur population savaient lire et écrire dans de telles langues.

Or, si on admet l’existence d’un total de 2000[2] langues en Afrique, cela représenterait le tiers (1/3) des langues du monde[3]. Selon la définition que l’on retient des langues et des dialectes, il y a entre 1250 et 2100 langues en Afrique. L’Afrique est donc un contexte plurilingue, un lieu de contacts entre différentes langues où les locuteurs sont le siège de confrontation ou de complémentarité entre ces diverses langues particulièrement les langues étrangères et les langues africaines locales. Le degré de plurilinguisme varie considérablement selon les pays et selon les individus.

 

II. ALORS QUEL FRANÇAIS POUR CETTE AFRIQUE ?

 

En effet, l’Afrique francophone peut se diviser en deux aires, celle des pays où le français, langue étrangère privilégiée, se voit fortement menacé par des langues véhiculaires africaines nationales ou transnationales et celle où le français se développe en s’africanisant, en se vernacularisant et en subissant des poussées centrifuges qui l’éloignent de plus en plus de la norme de référence, le Cameroun appartient incontestablement à la seconde, au même titre que le Gabon, la Côte-d’Ivoire ou le Congo-Brazzaville.

 

1.      PARTICULARITES DU FRANÇAIS EN AFRIQUE

 

Le contact des langues africaines avec le français[4] a donnénaissance à deux phénomènes essentiels : d'une part le métissage des langues africaines et d'autre part, le métissage de la langue française avec des particularités purement africaines selon les contextes socioculturels.

 

 

1.1.                       Le métissage des langues africaines 

 

Il n'est pas rare de rencontrer des mots français dans un énoncé en langue africaine. Parfois même cela se ressent dans la structure des phrases et dans celui du raisonnement. Ce phénomène est dû à l'abondance des interférences qui se manifestent sous diverses formes : transferts, analogies ou calques entre les langues africaines et le français. Les langues africaines les plus perméables aux emprunts sont assurément celles utilisées couramment par un grand nombre de personnes et les langues véhiculaires telles le bambara ou le wolof.

 

1.2.                       Le métissage de la langue française 

 

Comme les langues africaines, le français subit une transformation fluctuante. Quelquefois cette transformation devient stable, comme le créole en Haïti. En Afrique, il est impossible de parler d'une forme unique du français mais plutôt de diverses formes du français qui naissent avec les locuteurs des nombreuses langues d'Afrique. Dans un même pays, il peut y avoir plusieurs formes concurrentes. Cette grande variété du français en Afrique ne facilite pas une de scription scientifique d'une forme unique du français. Cependant quelques variétés semblent émerger du flot.

En Afrique urbaine francophone, à côté du français dit standard, se développe un autre type de français qui, au départ perceptible au sein des classes sociales marginales, s’étend à présent aux élites. Cette langue dite FPA (Français populaire africain)[5] est pratiquée dans les capitales africaines comme Abidjan, Dakar, Cotonou, Lomé ou Ouagadougou. La particularité de cette langue qui a ses propres règles grammaticales et son lexique riche et varié est de révéler l’esprit et le sens de créativité de ses locuteurs. Cette langue FPA participe de ce fait au développement d’une diversité linguistique et culturelle propre à sa communauté de locuteurs qui s’étend d’un bout à l’autre de l’Afrique sub-saharienne francophone. Le français populaire africain est en train de s’imposer de plus en plus comme une deuxième langue que ne dédaignent ne pas utiliser les élites car à sa marginalisation des débuts, se substitue à présent un phénomène d’adoption qui lui ôte son caractère de langue de ghetto et lui confère un certain statut social que n’ont pas les langues africaines. De plus en plus, ce sont ceux qui ne parlent pas cette langue qui se sentent exclus, à la marge.

 

Il y a dans le Français Populaire Africain (FPA) une sagesse proverbiale frappante qui s’inspire comme les images et les métaphores des langues africaines. L’emploi donc des proverbes est récurrent :

·        « Fou connaît camion » et « Souris saoulée connaît carrefour de chat » font référence au fait que chacun connaît ses limites.

·        « Gbê est mieux que drap » : la petite foutaise vaut mieux que la grande honte.

·        « Ya drap » : se dit d’une situation problématique, embarrassante.

·        « Y a drap dans drap » : Complexification d’une situation déjà problématique.

·        « Cabri mort n’a pas peur de couteau » (se dit d’une personne n’ayant plus rien à perdre).

Voici quelques proverbes issus du français congolais (RDC) :

PROVERBES

SIGNIFICATIONS

A force de voyager, on trouve un compagnon. 

 

c’est en s’ouvrant, en allant vers l’autre qu’on découvre la vie en société.

Amour et haine sont les enfants du vin 

l’ivrognerie dégénère toute sorte de mal

Celui qui a la diarrhée n'a pas peur de l'obscurité. 

 

face au danger l’homme n’a plus peur l’affronter les obstacles.

Dernier au champ, premier à la marmite.

 

se dit des paresseux, des gens qui ne travaillent pas du tout mais qui aiment s’accrocher à la nourriture ou bénéficier des efforts des autres.

L'intelligence est un fruit qui se ramasse chez son voisin.

 

c’est à travers la coopération, les interactions, l’esprit d’équipe que l’on peut devenir intelligent.

La grenouille menace, mais elle ne va pas au combat.

 

ceci correspond à l’adage qui dit « le chien aboie et caravane passe » ; il y a des gens qui font du bruit, qui critiquent et qui menacent mais qui sont incapables de trouver de bonnes solutions.

Les cruches qui sont pleines, on s'en sert pour puiser. 

 

ceux qui se croient pleins de sagesse et intelligence deviennent intitules car la réalité veut que les uns apprennent avec les autres dans un esprit de réciprocité

Les oreilles ne dépassent jamais la tête. 

ce proverbe sert à interpeller les orgueilleux, ceux qui se croient être toujours supérieurs aux autres tout en oubliant qu’il y a des gens dotés d’une supériorité naturelle qui ne peuvent être dépassés pour plusieurs facteurs (âge, études, expériences sociales et professionnelles…)

On honore le chasseur, pas la flèche.

 

celui qui manipule un instrument ou une affaire est plus que l’outil utilisé dans cet exercice.

Le concepteur est plus que l’objet conçu.

On ne caresse pas deux fois la queue du gorille. 

 

il est imprudent de jouer avec qui est nuisible, ce qui peut faire à la vie humaine même s’il y a semblant de non réaction avec la première tentative.

Qui cultive loin vous fait mourir de faim. 

 

il y a beaucoup d’inconvénients quand on investit très loin, isolé des siens.

Qui ne connaît aucun proverbe ne connaît rien du tout.

 

qui ignore sa tradition s’enferme dans l’ignorance.

Une poule qui fouille ne dort pas affamée. 

 

celui qui travaille arrive à bien survenir à ses besoins ; contrairement aux paresseux qui ne font que dépendre des autres.

Si quelques expressions sont empruntées au français officiel, elles n’ont pas du tout la même signification.

Ainsi, « prendre crédit » ne veut nullement dire emprunter mais se goinfrer, manger par gourmandise. L’image du crédit suggère ici qu’on aura à payer quelque part, d’une certaine façon les conséquences de ses actes.

Tout comme « Laisse papa se reposer » n’a rien à voir avec une injonction à un enfant qui dérangerait le sommeil de son père mais bien simplement signifie de ne pas insister, d’abandonner la partie.

L’expression « Etre sur le Web » signifie être seul et cela illustre bien adéquatement l’activité solitaire que constitue la navigation sur Internet. De même « être en orbite » ne doit pas être compris comme une prouesse technologique africaine dans la conquête de l’espace car « un homme ou une femme en orbite » est une personne à la recherche de l’âme sœur.

La personne aimée, quant à elle, se désigne sous le terme : « Mon Allo », puisque c’est la personne à qui on est censée parler le plus souvent.

« Une multiprise » se dit d’un coureur invétéré de jupons et une fille pas sérieuse est un « cahier de roulement ».

« France au-revoir » désigne les voitures d’occasion en provenance de la France.

Comme on peut le constater, le vocabulaire du FPA est illimité et emprunte à tous les registres. Sa structure syntaxique est directe, identifie un interlocuteur perceptible parce qu’il est dans avant tout un mode de communication instantanée, une langue de l’oralité, de l’échange, de la parole où les mots, les sons, les images, les couleurs, la musicalité sont prépondérants.

Le jeune Ivoirien dira couramment "j'ai mangé de "l'attiéké" (couscous de manioc) ou du "foutou" (boule pâteuse de banane plantain, d'igname, de taro). Le jeune Béninois ou Togolais dira "j'ai mangé du "tapioca" ou de "l'akassa" semoule de manioc), alors que le Congolais (RDC) dira ‘j’ai mangé du foufou’ (couscous de manioc) et du "pondou" (feuilles de manioc).

De la même façon, le locuteur africain n'est pratiquement pas choqué d'entendre, malgré les redondances flagrantes : "elle est montée en haut ou il est descendu en bas" car ces constructions existent dans sa langue.

Le fait de pouvoir communiquer en FPA tend à devenir un symbole d’appartenance social très fort.

 

QUELLE CONCLUSION SUR LE FRANÇAIS D’AFRIQUE ?

 

Jean-Pierre CUQ signale : « tous les locuteurs du français, à un titre ou à un autre, mais surtout ceux qui ont connu le joug de la colonisation (sous toutes ses formes) revendiquent désormais le droit de s’approprier une langue qui est devenue leur propriété : appropriation lexicale (par les néologismes) rhétorique (par des procédés originaux de métaphorisation), phonique (par des emprunts comportant des sons inconnus du français standard), etc. »[6]

En effet, le Français Populaire Africain est aussi le produit de cette créativité linguistique de l’Africain. Malgré les apparences et les craintes, le FPA n’appauvrit pas le français mais pourrait au contraire l’enrichir car il (le FPA) laisse entrevoir l’énorme potentialité de créativité de ses locuteurs et ce sens créatif qui est bien la preuve que ses auteurs la maîtrisent parfaitement. Une langue qui n’évolue pas, meurt. Le FPA assure la survie du français en Afrique francophone par cette capacité de créativité immense, riche, intense qu’il possède. Le fait que le FPA emprunte aux langues africaines assure son adoption et sa popularité auprès de portions de plus en plus grandes et diverses des populations africaines qui s’y reconnaissent. S’il peut avoir un besoin de structurer cette langue, d’organiser certains de ses usages (des tentatives dans ce sens existent déjà avec Le Dico illustré à Abidjan), il ne faut pas perdre de vue qu’elle est née en défiance au français officiel jugé trop structuré, trop raide, trop complexe dans ses règles et pas toujours adapté aux réalités de vie africaines. Le FPA est né avec la volonté de dire l’âme africaine.

Le FPA constitue un apport important à la diversité linguistique et culturelle francophone et mérite que de plus en plus de spécialistes s’y intéressent car ce n’est pas un simple phénomène de mode appelé à disparaître. Le FPA est là pour durer car il s’invente au quotidien avec humour, délectation, dérision et joie de vivre.

Alors, laissons derrière nous les craintes non justifiées que le FPA tuera le français en Afrique, « quittons dans ça ! », « restons branchés » et cherchons plutôt à l’apprivoiser, à le comprendre, à l’analyser car il comporte les clés pouvant nous ouvrir à des horizons insoupçonnés de découvertes enrichissantes.

 

 

BIBLIOGRAPHIE

 

BOYER, Henri (2001) : Introduction à la sociolinguistique, Dunod, « Les topos »

CALVET, Louis-Jean (1987) : La guerre des langues, Payot, Paris

DUMONT, Pierre et MAURER, Bruno (1995) : Sociolinguistique du français en Afrique francophone, Edicef/Aupelf-UREF, Paris

GADET, Françoise (1989) : Le français ordinaire, Armand Colin, Paris

CUQ, Jean-Pierre (2003) : le dictionnaire de didactique du français langue étrangère et seconde, CLE International, Paris

 

[1]http://www.hermas.info/article--perdre-sa-langue-c-est-perdre-son-ame--39189346.html (consulté le 20.11.2013)

[2] Ibid.

[3] Estimation à prendre avec prudence en fonction de la façon dont on fait le partage entre langue et dialecte.

[4]BASSOLÉ, Angèle et OUEDRAOGO : Le français et le français populaire africain : partenariat, cohabitation ou défiance ?, Institut d’études des femmes, Université d’Ottawa (Canada)

 

[5] Nous utiliserons désormais, l’acronyme FPA pour Français Populaire Africain.

[6] 2003 : 112

 

Tag(s) : #LANGUES ET CULTURES

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